CHARGEMENT

Tapez votre recherche

Culture Érotisme Photographie Société Témoignages Tous les articles

Lisa Lapierre et Nour Beetch : du cul, du kistch, de la poésie

Partager

Aux croisements entre la photographie et la pornographie, le réel et la mise en scène, la douceur et la violence, le cul et la poésie… il y a Lisa Lapierre et Nour Beetch, artistes belges inspirant.e.s et inspiré.e.s.

Lisa a étudié la photographie à la Cambre et a fondé FORESEEN, un projet de curation et de résidences d’artistes à Bruxelles. Son dernier gros projet : un film de fiction, ASTRO. Nour est travailleur.euse du sexe et étudie la performance en parallèle. Iel a co-crée un collectif de TDS queer, organise des apéri-pute et milite pour les droits des travailleur.euse.s du sexe en situation de précarité.

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

Rencontre avec un duo explosif.

Une démarche artistique ultra spontanée et évolutive

Premier contact avec Lisa et Nour : quelques photographies envoyées par mail, tirées de leur projet AFTER MATTER COMES ENERGY et un lien vers leur site web.

Ce qui frappe immédiatement, c’est l’intensité et l’honnêteté des clichés qui semblent avoir été pris sur le vif. Et pour cause : la spontanéité, c’est un peu la marque de fabrique du duo photographique, et ce depuis leur première série exposée au grand public, OF MANIFESTO.

OF MANIFESTO

« C’est un projet qui a commencé cet été et qui s’est fait de manière hyper spontanée et naturelle », indique Nour. « On a fait des photos de cul avec Lisa parce que c’est quelque chose qui nous reliait. Puis on s’est dit qu’on pouvait grave en faire un business en les mettant sur Only Fans » (« OF » faisant référence à la fameuse plateforme de contenu payant).

Série OF MANIFESTO – Lisa Lapierre et Nour Beetch

OF MANIFESTO fut présenté à l’automne au festival Homografia, à Bruxelles : un festival queer sur les sexualités positives, qui leur a valu un bel engouement.

AFTER MATTER COMES ENERGY (AMCE)

Lisa et Nour y présentent également AFTER MATTER COMES ENERGY, réalisé avec encore d’autres envies visuelles mais toujours la même spontanéité.

Série AMCE – Lisa Lapierre et Nour Beetch

TRIGGER

Après Homografia, la spontanéité à l’état brut laisse place à des séances plus pensées en amont et travaillées : avec TRIGGER, c’est la première fois que Lisa et Nour dessinent leurs idées au préalable, pensent costume, make-up etc.

« Il y avait une envie mutuelle d’aller vers une esthétique un peu différente : plus trash, plus freaky, un peu contagieuse, monstrueuse, d’incarner la violence. On était à la recherche d’une esthétique de la confrontation.

Série TRIGGER – Lisa Lapierre et Nour Beetch

On était aussi beaucoup influencé.e.s par notre environnement. Pour TRIGGER, on n’était pas en vacances à l’étranger. On a moins envie de shooter cul-nul dans la street à Bruxelles, donc nos projets vont plus tendre vers des mises en scène du fantasme. On a des idées de projets plus funky, kistch, comiques… mais toujours de manière très instinctive » (Nour).

SIMON.E

Dernière production photographique à leur actif : SIMON.E, une série « transtemporelle » qui prône la fluidité et l’inversion des rôles, en dépeignant une intimité sans rapport de force, hiérarchie, ou domination. Un projet qui questionne l’objectivation du corps, l’hypersexualisation du modèle et l’admiration pour le photographe.

Quand pro et perso s’entremêlent

Un storytelling assez proche de leur vécu personnel. La frontière entre vie pro et vie perso peut d’ailleurs s’avérer très ténue. D’après Lisa, « Le fait de shooter en studio et d’avoir un truc un peu plus écrit nous pose une limite spatio-temporelle. Mais quand tu travailles avec ton ou ta partenaire, il vaut mieux rapidement accepter et lâcher-prise sur cette limite entre les deux, quitte à la redéfinir au fur et à mesure ».

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

D’ailleurs, il est très clair pour chacun.e que si la production artistique prenait trop de place, elle serait mise à distance pour préserver leur relation : « Dans ce cas, on trouvera d’autres formes d’expression artistique. Les choses ne sont pas immuables » (Lisa).

L’intime et l’art à la rencontre du politique

La photo, pour Lisa et Nour, capture le réel, l’intime : « chaque projet, qu’il soit ultra pensé et réalisé en amont ou fait un peu sur le vif a toujours un aspect cathartique ; on y met des choses enfouies en nous depuis longtemps » (Lisa). Et lorsque l’on est engagé.e dans la vie quotidienne, cela impacte nécessairement la pratique artistique.

La lutte pour les droits des travailleur.euse.s du sexe (TDS)

Nour a commencé à militer, notamment en faveur des droits des TDS, en fréquentant une école de journalisme très engagée, « de gros gauchos » : « Ça m’a vraiment aidé.e à me construire une pensée politique engagée. C’est à cette époque que j’ai commencé à performer dans l’espace public.

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

À côté de ça je vois aussi des client.e.s, et c’est un peu devenu la lutte de ma vie : j’ai beaucoup travaillé avec des TDS pendant mes études, pour mon mémoire et j’ai travaillé sur le développement d’une application de prévention des violences faites aux TDS en Belgique, un peu comme Jasmine en France [l’application créée par Médecins du Monde]. Dernièrement, j’ai co-monté avec Bagarre Érotique[1]TDS, illustrateur.ice et tatoueur.eure à Bruxelles ; Sur Insta : @bagarre_erotique un collectif à Bruxelles avec plusieurs travailleur.euse.s du sexe queer. C’est une autre manière de militer.

L’art, c’est plus suggestif. On passe par l’émotion, par l’esthétique… mais je suis convaincu.e que c’est une manière de militer qui porte ses fruits, qui s’infiltre dans d’autres endroits, qui est peut-être un peu plus lente mais aussi plus ancrée. »

L’élargissement des représentations autour des sexualités

Exposer la sexualité est aussi résolument politique et porteur de message : « Ce que l’on a présenté à Homografia évoquait l’accès à une sexualité plus douce et plus tendre. Avec TRIGGER, on a eu envie d’explorer un pendant de la sexualité, plus trash et plus violent. Ce n’est pas « soit l’un soit l’autre » ».

Série TRIGGER – Lisa Lapierre et Nour Beetch

Lisa et Nour s’inscrivent dans le mouvement post-porn, un courant artistique issu des théories féministes et queer qui s’affranchit des codes hétéronormatifs, binaires, irréeels, et ultra-commerciaux de la pornographie conventionnelle.

Une démarche qu’iels poursuivront lors de résidences à venir : « Le post porn est un sujet qui m’intéresse beaucoup et que j’ai déjà beaucoup farfouillé, étudié… j’ai plein d’inspi de gens avec qui je travaille, mais il s’agit essentiellement de personnes blanches, européennes ou nord-américaines. J’ai envie d’avoir une approche plus décoloniale et de m’instruire d’autres personnes » (Nour).

Survivre artistiquement dans un milieu commercial très codé

La création artistique imprègne de nombreux espaces de vie : sphère personnelle, sphère politique… mais aussi professionnelle. D’un point de vue économique, comment se passe cette vie d’artiste ?

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

Sortir de la précarité

« C’est très précaire. On considère dans le milieu qu’un jeune artiste, qui génère vraiment une économie sur le marché de l’art, c’est un artiste qui a 40 ans. Moi j’ai 30 piges, donc encore 10 ans de précarité avant de pouvoir être un peu stable… » (Lisa)

Pour l’instant, iels parviennent à amortir les coûts de leur matériel photographique mais ne vivent de leur art, tout en sachant que pour percevoir plus d’argent, il leur faudrait toucher encore un autre public : « On n’a pas encore assez infecté le marché de l’art contemporain où là, il y a vraiment de la thune. Il ne faut pas se leurrer :  les personnes qui nous suivent sur OF où sur Mym, ce ne sont pas des gens qui sont pétés de thunes » (Lisa).

Série AMCE – Lisa Lapierre et Nour Beetch

Gagner du terrain dans le milieu de l’art tout en restant accessibles

Malgré ces nouveaux espaces à conquérir, Lisa et Nour mettent un point d’honneur à rester au plus proche de la communauté queer, plus précaire, et donc à rester accessibles : distribution de fanzines, projection de film à prix réduit…

« Le plus important, dans l’ensemble, que les gens voient le projet et que ça leur fasse du bien. On ne continuerait pas si on n’avait qu’une motivation financière » (Nour).

Même si les bonnes choses ont un coût : en dehors des projections gratuites, l’accès à un film post-porn de 20 min est à prix libre pour la communauté queer, et à partir de 25€ pour les client.e.s d’Only Fans.

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

« 25€ compte-tenu la matière que l’on donne à voir dans ce film c’est vraiment hyper accessible pour du postporn. C’est le prix de même pas 1 minute de sextape. Le porno dans l’industrie de masse est gratuit, mais pour avoir du porno éthique, il faut le payer » (Nour).

S’affranchir des plateformes de contenu payant

Et payer le prix fort, malheureusement, sur les plateformes de contenu payant. Lisa et Nour aimeraient pouvoir les quitter pour ne pas voir une partie des revenus qu’iels génèrent ponctionnée :

D’après Lisa, « Il faudrait être transparent.e.s là-dessus. Sur OF, une sextape ou un extrait de film qu’on vendrait à 50$, la plateforme prend 10$ dessus, soit 20% ». « Alors qu’iels ne font rien ! » précise Nour.« C’est pas comme s’iels nous faisaient de la publicité ou qu’iels nous ramenaient des clients, c’est à toi de faire tout le travail toi-même d’aller trouver les gens… »

Série OF MANIFESTO – Lisa Lapierre et Nour Beetch

Ces mêmes plateformes qui envisageaient de bannir le contenu à caractère sexuel… « Elles ont utilisé les TDS pour se faire connaître et menacent maintenant de les bannir, de bannir le cul. » (Nour).

Et la suite ?

Après le festival Homografia en octobre dernier, le duo n’est pas en reste : déjà un groupshow sur la désconstruction de la beauté, « Pretty Ugly » présenté jusqu’au 11 février à la galerie Shame, la première galerie queer de Bruxelles.

Début 2022, iels présenteront également une expo à Ada Ventura pour le Bruxelles Photo Festival, ainsi qu’une expo en Suisse en janvier qui s’appelle « argent facile », consacrée au travail du sexe.

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

Enfin, Lisa et Nour envisagent une résidence à l’étranger, pour prendre du recul sur leurs vies bruxelloises mouvementées et se consacrer à 100% à la création.

L’occasion de documenter le processus de transition qu’iels envisagent d’entamer bientôt : « on voudrait travailler autour de la transition des corps, de comment on voyage à travers nos nouvelles identités » (Lisa).

Série SIMON.E – Lisa Lapierre et Nour Beetch

« On s’est dit qu’on ferait un road movie documentaire « ECOSEX » à ce sujet », ajoute Nour. « Je pense que l’on va aussi tourner des mini films porno pour lesquels on va faire des scénarios, travailler des jeux… J’ai aussi très envie de travailler la matière, travailler les masques, utiliser des matériaux que l’on a peu utilisés auparavant.

Enfin on verra, ça restera spontané ».

Encore un bien riche programme !

Propos recueillis par Lila

Retrouvez Lisa Lapierre et Nour Beetch sur leur site

Sur Instagram : @lisa_lapierre & @nour_beetch

References

References
1 TDS, illustrateur.ice et tatoueur.eure à Bruxelles ; Sur Insta : @bagarre_erotique

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Suivant