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Faut-il vraiment dévisser l’ampoule d’une autre femme pour briller?

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Alors que je lisais récemment un article sur l’évolution du statut des femmes en Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie, une phrase m’a particulièrement marquée et m’est restée en tête depuis. Dans son contexte, celle-ci disait : « Le niveau de solidarité féminine au Sud-Caucase est extrêmement faible. Le public féminin est très méfiant envers les femmes politiciennes et fonde cette méfiance sur le fait que « la femme doit savoir rester à sa place » (qui semble être au foyer, pour s’occuper des tâches ménagères, par exemple). En d’autres termes, la locomotive du sexisme est souvent conduite par les femmes ». Cette dernière phrase m’a particulièrement frappée car c’est un constat que j’avais déjà effectué du fait de mes expériences personnelles et bien au-delà des frontières géographiques du Caucase ; mais de voir ça là, écrit par quelqu’un d’autre, ça a rendu le phénomène d’autant plus réel et frustrant.   

Lorsqu’on pense au sexisme, on s’imagine souvent des hommes en train d’abuser de femmes, mais un aspect encore plus triste du sexisme est qu’il est si incrusté dans nos sociétés et systèmes patriarcaux que les rhétoriques misogynes ont même été intégrées par certaines femmes.  On nous enseigne depuis notre plus jeune âge que la principale ambition d’une femme est d’être choisie par un homme afin de devenir épouse et mère. J’utilise le mot « choisie » car lorsqu’on pense aux dynamiques des relations promues par la société, la femme doit jouer un rôle passif. On doit être modeste et belle, on doit attirer l’homme et se sentir reconnaissante de son regard puisque l’attention masculine est censée affirmer notre unique valeur en tant que femmes : notre capacité à être choisie comme épouse. Qu’on ne pense même pas à faire le premier pas car on serait aussitôt jugée « trop facile », « désespérée » ou de « petite vertu » (pour rester polie). Si on montre trop d’intérêt, on retire aux hommes leurs capacités à nous « poursuivre » et « conquérir », qui sont des manières à travers lesquelles ils sont eux-mêmes censés affirmer leur masculinité.  

Alors quand on dit à une femme qu’elle n’a de valeur que si elle est mariée et mère, mais qu’elle ne peut activement choisir son partenaire, ça mène à des situations où la concurrence entre femmes est promue : on doit se « vendre » puisque nous sommes des produits dont l’objectif est d’être choisi et consommé. On doit trouver des manières de sortir du lot et de prouver au consommateur que le meilleur choix, c’est nous. Et souvent, ça veut dire rabaisser la concurrence, donc critiquer les autres femmes afin de se positionner soi-même comme le « meilleur deal ». Puisqu’on nous dit qu’on ne peut être heureuse en dehors d’une relation romantique, on en vient alors à voir les autres femmes comme des obstacles à notre bonheur. On se compare et se dénigre, en pensant qu’on peut ainsi s’élever. Parfois aussi, les stéréotypes sur les femmes sont si répandus que certaines femmes elles-mêmes commencent à y croire : les femmes ne peuvent pas diriger puisqu’elles sont guidées par leurs émotions excessives, elles sont mesquines les unes envers les autres et ne sont donc pas dignes de confiance et de devenir des alliées. Alors en plus de voir les autres femmes comme des obstacles dans la sphère personnelle, on n’en veut pas non plus dans la sphère politique.

On comprend alors pourquoi « la locomotive du sexisme est souvent conduite par les femmes » dans nos sociétés patriarcales. En plus de ne pas se faire confiance, on va activement chercher à nuire à l’image des autres, que ce soit à cause de leur apparence physique, leur style vestimentaire, leur comportement envers les hommes, ou leur « pureté ».  Il s’agit d’une situation d’autant plus frustrante que les arguments utilisés afin de se dénigrer mutuellement sont des éléments qui nous oppriment en fait toutes. Et au lieu de les combattre même juste pour notre intérêt personnel, on pense qu’on pourra en fait mieux s’en sortir si on obéit à des lois sans fondement juste, et qu’on réprimande celles qui choisissent de s’en libérer.

Dans le passé, j’ai assisté à des conversations particulièrement blessantes et dures : j’ai entendu des femmes dire que si une adolescente avait été violée par un homme plus âgé, c’est parce qu’elle l’avait « allumé » ; j’ai entendu des femmes dire que si une fillette avait été violée par un membre de sa famille mais qu’elle n’avait jamais rien dit à personne, c’est parce que ça lui avait en fait « plu » ; j’ai entendu des femmes appeler d’autres femmes des « salopes » car elles avaient une vie sexuelle en dehors de tout mariage. Et pendant tout ce temps-là, je me suis demandée comment ces femmes avaient pu perdre toute capacité à s’identifier aux autres, comment elles avaient pu perdre toute capacité à sentir de l’empathie envers les victimes, comment elles avaient perdu toute capacité à comprendre que nous sommes toute menacées (bien que ce soit à des degrés différent selon nos différentes identités) et que nous pourrions toutes devenir demain des victimes d’abus physique ou émotionnel si, au lieu de condamner les agresseurs, nous continuons à mal placer notre haine et détourner notre attention du véritable problème. Les femmes qui jouent le jeu du patriarcat jouent en fait à un jeu dangereux : peut-être ont-elles trouvé aujourd’hui la manière de bénéficier du système en dénigrant les autres ou se moquant des objectifs du féminisme, mais rien ne les assure qu’elles ne seront pas demain les victimes de ce même système si rien ne change.

Ça peut être véritablement frustrant de penser à tout ça, du fait de la difficulté à changer la façon qu’ont les gens de penser et agir, d’autant plus que leur impact peut être dramatique. Mais dans les moments où je ne sens plus aucun espoir, il y a une pensée qui me permet de me sentir mieux et en contrôle : peut-être n’a-t-on pas la capacité de réellement changer la façon qu’a notre génération ou les plus anciennes de penser et agir, mais nous avons la capacité de nous contrôler nous-mêmes, et de façonner les générations qui nous suivront. Si nous sommes personnellement engagés à nous remettre en question, déconstruire notre éducation et les stéréotypes et valeurs qu’on nous a enseignés comme intangibles, on peut déjà commencer à agir au niveau individuel pour rejeter des systèmes de pensées oppressifs et arrêter de les perpétuer à travers nos actions et nos mots. Nous sommes aussi en charge de l’éducation de nos enfants – si nous choisissons d’en avoir –, et nous pouvons arrêter de transmettre inconsciemment les pensées et croyances qui nous ont opprimés et fait souffrir. On peut soutenir nos filles, leurs capacités et leur liberté, on peut les accompagner afin qu’elles soient toujours fidèles à elles-mêmes. On peut leur enseigner qu’elles n’ont pas à « dévisser l’ampoule d’une autre femme pour briller » et qu’elles sont en position de contrôle. Mais on doit aussi éduquer nos garçons, leur enseigner l’empathie et comment accepter et exprimer leurs émotions de manière saine. On peut les éduquer à devenir des êtres sensibles dont la valeur ne dépend pas de leur capacité à imposer leur force aux plus vulnérables. On peut leur enseigner à associer des traits positifs à la « féminité » et à considérer les femmes comme des égales et non des êtres à conquérir et dont ils peuvent profiter. En fin de compte, et à travers un effort collectif, on a sans doute plus de pouvoir et d’impact qu’on le croit.

Anaïs

Initialement publié le 03/02/2018

Source de l’image d’accueil : Anaïs, @anahitoferebuni (Instagram)

Blog : https://anahitoferebuni.wordpress.com/

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